Careme-Peguy-C

Ouvrons cette parenthèse poétique pour accueillir le Carême, comme il se doit : quarante jours voués à la prière, au jeûne et au partage pour mieux nous dépouiller du superflu sur le chemin qui nous mène à la Résurrection.

Il serait trop injuste de faire un procès en sacrilège à notre ami Charles Péguy qui puise, sans doute dans ses souvenirs d’enfance, l’inspiration de La prière du soir.

Comble d’audace : il ose faire parler Dieu, sur un ton familier, comme un père parlerait à son petit. Un Dieu ému, indulgent, souriant, qui accueille d’un air badin les approximations d’une prière ânonnée qui lutte contre le sommeil, comme si le spectacle de cet enfant bredouillant était la merveille absolue de sa création.

En lisant cette poésie, aussitôt nous reviennent à l’esprit des bribes de l’écriture sainte. 

« La parole n'est pas encore sur ma langue que déjà, Seigneur, tu la connais entièrement », entonne le psaume 138. Lointain écho au propos rassurant que Jésus tient à ses disciples au moment de leur enseigner le Notre Père : « Votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez » (Mt 6,8). Ou encore cette mise en garde du Christ, courroucée ou humoristique, sur la sincérité de l’instant : « Ne rabâchez pas, comme le font les païens ! » (Mt 6, 7). 

L’enfant Charles Péguy ne rabâche pas, lui. Il murmure ou marmonne, défiant la fatigue pour honorer sa dévotion. Qu’importe. Il fait confiance à Dieu. Il sait que Dieu l’écoute. Il sent que Dieu est tout près de lui. Alors Dieu est attendri. Douce certitude que ce temps de Carême se plaira à conforter en notre cœur… Par la prière, le jeûne et le partage.

Joyeux et Saint Carême à tous !

 

La prière du soir 

Rien n’est plus beau qu’un enfant qui s’endort en faisant sa prière, dit Dieu.

Je vous le dis, rien n’est aussi beau dans le monde.

Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau dans le monde.

Et pourtant j’en ai vu des beautés dans le monde.

Et je m’y connais. Ma création regorge de beautés.

Ma création regorge de merveilles.

Or, je le dis, dit Dieu, je ne connais rien d’aussi beau dans tout le monde

Qu’un petit enfant qui s’endort en faisant sa prière

Sous l’aile de son ange gardien,

Et qui rit aux anges en commençant de s’endormir ;

Et qui déjà mêle tout ça ensemble et qui n’y comprend plus rien ;

Et qui fourre les paroles du Notre Père à tort et à travers pêle-mêle

Dans les paroles du Je vous salue, Marie,

Pendant qu’un voile déjà descend sur ses paupières,

Le voile de la nuit sur son regard et sur sa voix.

J’ai vu les plus grands saints, dit Dieu. Eh bien, je vous le dis,

Je n’ai jamais rien vu de si drôle et par conséquent je ne connais rien de si beau dans le monde

Que cet enfant qui s’endort en faisant sa prière

(Que ce petit être qui s’endort de confiance)

Et qui mélange son Notre Père avec son Je vous salue, Marie.

Charles PÉGUY — Le mystère des Saints Innocents (Pari, Gallimard, 1912)

Pour en savoir plus sur l'auteur, suivre ce lien — http://www.charlespeguy.fr/

 

Carême dans la Ville 2019 - teaser "la foi en actes"

Careme-B

Retrouvez notre chronique 2018 consacrée au Mercredi des Cendres — 

http://catechese.canalblog.com/archives/2017/02/24/34977095.html