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Fût-elle soumise à notre méditation du Carême, la Transfiguration est presque introuvable dans les anciens livres de catéchisme.

Il faut puiser dans les manuels de la fin du XIXe siècle pour trouver une narration lapidaire de ce mystérieux événement, souvent rangé au chapitre des « miracles », abordé sur le strict registre factuel, sans commentaire ni explication. Et pourtant, la séquence événementielle est assez riche de détails merveilleux, prompts à frapper l’esprit des jeunes catéchisés.

Toute la gloire de Dieu en Jésus

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Un instant de prière sur la cime d’une « haute montagne », comme un moment privilégié que choisit Jésus pour y associer Pierre, Jacques et Jean, — les deux frères impétueux, « fils du Tonnerre », selon le surnom un rien moqueur qu’ils semblaient tant mériter.

La saisissante métamorphose de Jésus dont le visage se met à resplendir « comme le soleil », dont les vêtements deviennent « blancs comme la neige ».

La soudaine apparition de Moïse et d’Élie qui tiennent conciliabule avec Jésus pour évoquer « son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem » (Luc, 9, 31).

L’étrange nuée qui « couvre de son ombre » les disciples, achevant de les terrifier.

La voix céleste qui, une fois Moïse et Élie disparus, s’adresse intuitu personae à ces trois témoins oculaires de la révélation divine, dans une apostrophe solennelle : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi ; écoutez-le ! »

Assez de prodiges pour interroger — et fasciner — les enfants dans leur éveil à la Foi. Et pourtant, assez discrets sur le sujet, les manuels de catéchisme donnent l’impression d’escamoter la portée spirituelle de cette énigmatique rencontre au sommet, consacrant toute la gloire de Dieu en Jésus.

 Une mise en scène parfaite, puisque divine

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Pour le coup, la mise en scène est parfaite, puisque divine. Et divine parce que parfaite !

Moïse incarne la Loi, Élie vient en délégation des prophètes. Ils s’entretiennent avec Jésus, le Fils de l’Homme, celui que le prophète Daniel avait vu jaillir d’une nuée. Quelle plus belle trinité donner à cette divine intercession ? Dieu ose la proximité avec notre misérable condition humaine pour l’élever à Lui, en nous livrant la Loi, en inspirant les prophètes, en sacrifiant son Fils unique. Trois façons de nous indiquer le chemin du salut… Parce que Dieu est persévérant, à ne vouloir jamais désespérer de nous. Alors comment oserions-nous désespérer de Lui ?

Trinité symbolique, aussi, dans ce divin casting spirituel… Moïse et Élie n’ont-ils pas tous les deux entendu Dieu sur la montagne ?  Cette montagne que Jésus érige en refuge de prière solitaire dès qu’il parvient à s’extraire de la foule.

Nulle coïncidence en ce lieu d’élévation. Après Moïse, Jésus. La montagne scelle la Nouvelle Alliance.

Nulle coïncidence encore, dans la portée eschatologique du dialogue entre Élie, Moïse et Jésus. Les deux visiteurs savent de quoi ils parlent. Moïse mourut quelque part « dans la plaine de Moab, vers le mont Nébo ». Dieu l’enterra en un lieu secret. « Et personne n’a jamais connu son tombeau jusqu’à ce jour » (Dt, 34). Quant à Élie, il fut emporté dans un tourbillon, sans doute lors d’une tempête, et s’envola sur un chariot de feu. Destins mystérieux, comme seul Dieu en a le secret.

Nulle coïncidence, enfin, dans l’apparition soudaine d’une nuée, intimant la présence glorieuse de Dieu, face à nos trois mortels pétrifiés de peur. Cette même nuée n’a-t-elle pas déjà dirigé le peuple élu dans le désert lors de l’Exode, annoncé la présence de Dieu au Sinaï, couvert le tabernacle lors de la consécration ?

Un miracle à double lecture

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Troublante Transfiguration, dans sa manifestation, comme dans sa signification.

Elle offre à trois apôtres de partager l’intimité divine du Christ, juste le temps d’une frayeur mémorable : n’agit-elle pas alors comme un « traumatisme salutaire » pour mieux les préparer à la Passion ?

Elle annonce, au fil d’un court dialogue dont rien ne transpire, un rendez-vous fatal à Jérusalem : Jésus n’aurait-il pas appris ou compris, ce jour-là, l’irréversibilité de son destin sacrificiel ?

La Transfiguration, ce « miracle » à double lecture, fascine. Il ne cesse de bousculer notre conscience, dans notre rapport quotidien à Jésus, « pleinement homme et pleinement Dieu », insiste saint Paul. Il nous laisse aussi songeur, tant ce « miracle » recèle un autre miracle, à dimension humaine celui-là.

Après avoir vécu un événement si extraordinaire, si impressionnant, si surnaturel, comment Pierre, Jacques et Jean ont-ils pu « garder le silence et ne rapporter à personne rien de ce qu’ils avaient vu » ? Comment nos fougueux et non moins incontrôlables « fils du Tonnerre » ont-ils bien pu tenir leur langue ? Autre mystère dans le mystère, préfigurant peut-être le malaise sibyllin que l’Église a toujours entretenu avec les épisodes de théophanie, cette manifestation directe de Dieu aux hommes, si contraire au principe de l’intercession, si inconfortable pour les clercs trop peu éclairés.

Pour autant, nous autres humbles paroissiens, pourquoi devrions-nous nous sentir obligés par ces pudeurs théologiques, trop savantes pour être intelligibles ?

Alors, dans nos méditations de Carême, n’oublions pas que la Lumière du Christ en gloire éclaire notre désert. Et rendons grâce à Dieu du mystère insondable de la Transfiguration, même si nous sommes un peu jaloux de n’avoir pu accompagner Pierre, Jacques et Jean au sommet de cette haute montagne.

JG

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Une des rares évocations exhaustives de la Transfiguration dans un manuel de catéchisme de la décennie 1920.

Source : ECKER (J.) & GRIESBACH (J.) — Petite Bible illustrée des enfants - cours moyen (Paris, Établissements Casterman S.A., 1921)

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Sur le Mont Hermon

Selon la tradition, le Mont Thabor fut identifiée comme étant la « haute montagne » où s’opéra la Transfiguration. Cette hypothèse est peu réaliste à raison des distances.

Juste avant la Transfiguration, Jésus était à Césarée, la capitale du Tétrarque Philippe, frère d’Hérode Antipas. Le Mont Thabor, situé au sud-ouest de la Mer de Galilée, est bien trop loin de cet endroit.

Il s’agirait donc plutôt du Mont Hermon, qui se trouve à vingt kilomètres de Césarée, au nord. Il culmine à 2.840 mètres d’altitude, et il présente bien la configuration d’une « haute montagne ».